Idées et débats

Retrouvez dans cette section les contributions écrites de nos membres, de notre équipe et de nos membres d'honneur.

Le français, outil d’enracinement et d’ouverture en Louisiane

Florian Hurard

Coordonnateur du pôle Acadie-Louisiane

Si la langue française peut constituer « une arme et un levier » de développement durable en Afrique, cela vaut aussi pour d’autres régions du monde, y compris dans des pays considérés comme développés, tels que les États-Unis. Partout, les sociétés constatent les défaillances de notre modèle de développement trop exclusivement économique hérité du XXe siècle. Partout, des initiatives individuelles ou collectives tendent à poser les bases d’un autre système, moins destructeur, plus humain, plus respectueux de l'environnement et finalement plus enrichissant. Il invente de nouvelles façons de consommer, de produire, de fonctionner : donnons les exemples de l'Économie sociale et solidaire, du marché des produits biologiques, de l'Économie circulaire, verte, de la révolution numérique, des modes de fonctionnements collaboratifs, participatifs, de proximité... Dans ce contexte global, il est possible, pour ne pas dire probable, que cette prise de conscience accélérée et de plus en plus généralisée donne un nouveau souffle à la langue française. Parce qu'elle offre l'opportunité aux territoires de se développer différemment... Un exemple ? La Louisiane.

 

 Depuis près de trois siècles, la francophonie louisianaise est parvenue à survivre, bon an mal an, jusqu’à nos jours. On estime aujourd’hui que la langue française y est pratiquée par environ 150 000 personnes, soit environ 3 % de la population totale. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle revient de loin.

Colonisée par quelques milliers de Français et d’esclaves africains au cours du XVIIIe siècle, rejoints ensuite par de nombreux Acadiens (ou Cadiens) chassés de chez eux par les Anglais[1], la Louisiane était encore majoritairement francophone au tournant des XIXe et XXe siècles. Dés lors, la situation change radicalement. D’une part, l’essor de l’industrialisation entraîne l’arrivée massive d’Américains anglophones et, par conséquent, la dilution rapide de la population francophone locale. D’autre part, une véritable politique d’assimilation est mise en place notamment à travers la scolarisation obligatoire en anglais (1916). L’usage du français est alors strictement interdit dans les écoles sous peine de punitions. 200 lignes : je ne dois pas parler français est d’ailleurs le titre (et le refrain) très explicite d’une chanson de Hadley Castille, célèbre musicien cajun décédé en 2012. L’assimilation progressive des francophones américains au cours du XXe siècle est ainsi le fruit des circonstances et le résultat d’une volonté assumée et encouragée en très haut lieu. Dans une lettre saisissante adressée au Premier Ministre Canadien William Lyon Mackenzie King en 1942, le Président Roosevelt évoque clairement la possibilité d’ « établir une sorte de planification – qui n’aurait pas besoin d’être écrite, ni même rendue publique – qui nous permettrait d’atteindre plus rapidement notre objectif d’assimiler les Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre et les Canadiens français du Canada dans l’ensemble de nos sociétés respectives[2] ». Si le Président des États-Unis fait ici référence aux Américains francophones installés en Nouvelle-Angleterre, notamment dans l’État du Maine[3], il est évident que le projet d’assimilation s’applique aussi, peut-être d’abord, aux francophones de Louisiane.

 

Tout au long du XXe siècle, la langue française ne cesse de décliner au « Pays des Cadiens ». Nombre d’entre eux font même le choix, par honte ou crainte de la marginalisation, d’éduquer leurs propres enfants en anglais afin de leur donner les meilleures chances d’intégration. La rupture brutale de la chaîne de transmission linguistique et culturelle donne alors naissance à toute une génération exclusivement anglophone : la « génération perdue ». À partir de là, le pronostic vital de la francophonie louisianaise est sérieusement engagé. Et pourtant, durant cette période difficile, la langue française s’accroche et résiste grâce, en grande partie, à la musique. La Louisiane doit en effet une part importante de sa renommée internationale à sa culture métissée et aux genres musicaux qui s’y sont épanouis, à commencer par le cajun et le zydeco[4]. Sans la musique, qui a largement contribué à forger l’identité même de la Louisiane, le français n’aurait peut-être pas survécu. Ou beaucoup plus difficilement. Par leur enthousiasme et leur détermination, ces chanteurs, violoneux et autres accordéonistes ont su entretenir la flamme de leur langue (et continuent d’ailleurs de le faire, à l’instar de Zachary Richard) en attendant des jours meilleurs.

 

Au tournant des années 1960 et 1970, les pouvoirs publics entament un virage à 180°. Après des décennies de brimades à l’égard de la langue française, des personnalités issues du monde politique ou économique réalisent et décident qu’elle peut constituer un précieux atout pour l’État. C’est à cette époque que le député James Domengeaux (1907 – 1988) créé, avec le soutien de la Chambre de Commerce, de la Chambre des Représentants et du Sénat louisianais, le Conseil pour le développement du français en Louisiane (codofil), à Lafayette, en 1968. Au-delà de la promotion de l’enseignement du français, l’un des objectifs fondamentaux du codofil est de « faire tout ce qui est nécessaire pour encourager le développement, l'utilisation et la préservation du français tel qu'il existe en Louisiane pour le plus grand bien culturel, économique et touristique pour l'État[5] ». On commence alors tout doucement à prendre conscience que les particularités et l’identité de la Louisiane, fondées notamment sur la langue française, constituent une force et un avantage considérables. Le constat est d’autant plus vrai aujourd’hui, à une époque où l’on mesure davantage l’importance d’un développement durable, équilibré et épanoui des territoires du monde entier.

 

Dans les années 2000 émerge la notion d’Intelligence Territoriale, envisagée comme un mécanisme visant à promouvoir et assurer l’attractivité et le Développement Durable des territoires. Dans le cas de la Louisiane, la francophonie est évidemment un outil d’Intelligence Territoriale très précieux, une véritable mine d’or pour l’État et l’ensemble de sa population. Les jeunes Louisianais en particulier sont de plus en plus nombreux à comprendre l’intérêt et la nécessité socio-économique d’entretenir et développer cet héritage si particulier. C’est le cas par exemple de Stephen Juan Ortego, jeune architecte spécialisé dans le design écologique, élu à la Chambre des Représentants de Louisiane en 2011. Infatigable défenseur et promoteur de l’identité culturelle et linguistique de son État natal, il entend « faire de la Louisiane un point central dans l’économie culturelle mondiale en attirant les touristes francophones ainsi qu’américains tout en mettant en valeur et en préservant son héritage français[6] ». Dans la Louisiane du XXIe siècle, la francophonie peut à la fois stimuler le développement économique, contribuer au lien et au bien-être social, et peut-être encourager la préservation de l’environnement. C’est une question d’état d’esprit. Il est évident que les habitants d’un territoire vivant, épanoui, vécu comme un héritage et un patrimoine communs, seront plus disposés à prendre soin de ce qui les entoure (voir Fig.8).

 

Au-delà encore une fois des discours et des intentions, le renouveau du français en Louisiane semble bel et bien engagé. Bien entendu, la langue revient occasionnellement sur le devant de la scène, à l’occasion des grands rendez-vous culturels, tel que le Festival International de Louisiane qui se tient chaque année, depuis 1986, à Lafayette, en plein cœur de l’Acadiane, la principale région francophone de l’État. Mais pour avoir une chance de s’y (ré)implanter durablement, c’est au quotidien que le français doit s’afficher, au côté de l’anglais. C’est une entreprise laborieuse et permanente à laquelle s’emploient le codofil et une multitude d’acteurs tous plus convaincus les uns que les autres de la fertilité d'une langue française vivante et vécue. En 2014, le député démocrate Stephen Juan Ortego fait ainsi voter une loi autorisant 22 paroisses (ou comtés) à mettre en place une signalisation routière bilingue. Peut-être verrons-nous bientôt fleurir en Louisiane des panneaux « Stop – Arrêt » comme au Nouveau-Brunswick[7]. Sur les ondes, une vingtaine de radios francophones sont disponibles. Dans le domaine scolaire, des classes d’immersion, où l’on peut étudier et suivre le programme américain en français, sont mises à la disposition des jeunes Louisianais. Aujourd’hui, plus de 4 000 élèves sont concernés et les demandes d’inscriptions augmentent, d’où la nécessité de recruter et faire venir des professeurs de l’étranger, notamment des Antilles. Ces élèves prendront peut-être un jour la décision de parler français à leurs enfants afin d’entretenir la transmission ou, plus ambitieux encore, de reconstituer le chaînon manquant.

 

Certes, il est toujours difficile, en ce début de XXIe siècle, de vivre pleinement en français en Louisiane. Mais, comme le souligne Charles Larroque, directeur du codofil, « c’est un travail de longue haleine, nous sommes en train de refaire notre monde, morceau par morceau, et on est en train de créer des espaces francophones[8]». En d’autres termes, la Louisiane s'efforce tout doucement de renouer avec son passé, (re)plonger dans ses racines, pour mieux envisager son avenir mais aussi s’ouvrir au monde. Les nombreux jeunes Louisianais qui souhaitent vivre en français et/ou le (ré)apprendre pour le transmettre à leurs enfants ont la chance, grâce à la technologie et aux programmes d’échanges, de pouvoir entrer facilement en contact avec l’ensemble du monde francophone. D’ailleurs, la Louisiane a la particularité géographique d’être située à peu près à mi-chemin, au carrefour des deux principaux pôles de la francophonie américaine que sont le Canada (Québec, Acadie…) et l’espace caraïbe (Haïti, Guadeloupe, Martinique…). Le Festival International de Louisiane est également l’occasion de braquer les projecteurs sur l’extraordinaire richesse et diversité culturelle et musicale de la Francophonie. Lors de l’édition 2016, des musiciens venus du Québec, du Nouveau-Brunswick, d’Haïti, de France, de Mauritanie, du Mali, de Côte d’Ivoire, etc. sont venus à la rencontre des Louisianais. Le français est ainsi à la fois un outil d’enracinement et d’ouverture. C’est précisément ce que les humains de nos sociétés civiles en pleine mutation semblent rechercher aujourd’hui.

 

NOTES

[1] À la suite du Grand Dérangement, la population acadienne survivante s’est finalement scindée en deux groupes principaux. Une partie des exilés sont parvenus à rentrer au pays, les autres ont fait le choix de s’installer en Louisiane qui, à l’époque, n’était pas encore tombée sous la domination anglo-américaine. Les Acadiens de Louisiane sont alors devenus les Cadiens (prononcez « cadjien » ou « cajun » en anglais).

[2] Cf. Lisée (Jean-François), Dans l’œil de l’aigle. Washington face au Québec, Boréal, Montréal, 1990, p.22.

[3] Outre la Louisiane, le Maine est l’État qui compte le plus d’Américains francophones. Ces derniers sont les descendants d’immigrés québécois venus s’installer de l’autre côté de la frontière, au XIXe siècle, pour travailler à l’usine.

[4] Apparu dans les années 1930, le zydeco (ou zarico) est un genre de musique, dansant et rythmé, proche du cajun. Il tire son nom d’un morceau traditionnel emblématique : Les haricots sont pas salés.

[5] Cf. Enabling Act for the Council for Development of French in Louisiana (ou Loi établissant le Conseil pour le développement du français en Louisiane), Acte législatif n°409.

[6] Cf. Piccinin (Helgi), « La Louisiane aujourd’hui : vivre en deux langues ». L’article est disponible en ligne dans l’Encyclopédie du Patrimoine culturel de l’Amérique française.

[7] Le Nouveau-Brunswick, qui compte environ 35% de francophones, est la seule province canadienne officiellement et intégralement bilingue. Les panneaux de signalisation sont ainsi tous rédigés en français et en anglais. L’ensemble des fonctionnaires provinciaux sont également tenus de maîtriser les deux langues.

[8] Cf. Radio Canada Info, entretien vidéo publié le 27 août 2014, disponible sur internet.

 

Extrait du chapitre III.1 : La francophonie, outil d’intelligence territoriale : l’exemple de la Louisiane

 

Manifeste pour un monde francophone, de Florian Hurard

Les mécanismes francophones de prévention de l’extrémisme violent : l’exemple camerounais

Aristide Donald Bilounga

Correspondant de Francophonie sans frontières au Cameroun

L'attention portée à travers le monde sur l’extrémisme et la radicalisation comme le chemin qui y mène, n’a cessé de croître. Si les termes de « radicalisation », « prévention », « désengagement » et « déradicalisation » se sont largement répandus depuis les attentats du 11 septembre, notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et dans les pays du Nord de l’Europe, ces concepts connaissent un regain d’intérêt dans l’espace francophone où scientifiques et décideurs se concentrent de plus en plus afin de mettre en lumière le processus de radicalisation dans l’espoir de prévenir celle-ci et la violence qu’elle peut entraîner.

 

En effet, depuis quelques années, la problématique de l’extrémisme violent est devenue centrale dans l’espace francophone avec la montée en puissance des groupes terroristes et des revendications sécessionnistes, tels que AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique), Ansar Dine, et Al Mourabitoun, et des liens au-delà de l’espace linguistique francophone avec Boko Haram devenu Etat Islamique en Afrique de l’Ouest en mars 2015. Les récentes attaques terroristes enregistrées à Paris, N’Djaména, Bamako, Abidjan et Bruxelles témoignent à suffisance l’ancrage de la violence à l’intérieur des pays ayant le français en partage. 

 


Elles sont également des indicateurs interpellant les Etats membres à développer ou à renforcer des mécanismes de prévention et de lutte contre la radicalisation et l’extrémisme violent à l’intérieur de leurs territoires. Cette interpellation n’épargne aucun Etat y compris ceux qui étaient longtemps considérés à l’abri de la radicalisation, à l’instar du Cameroun.

 

Un regard sur les mécanismes de prévention ou de lutte contre l’extrémisme violent (PEV) nécessite de rappeler les causes profondes de ce phénomène. Ainsi, au Cameroun, la crise de la reconnaissance exprimée par le sentiment de marginalisation des populations des régions dites anglophones, le chômage, l’extrême pauvreté et le manque d’éducation sont des principales racines de la radicalisation conduisant à la violence extrémiste.

 

S’inscrivant dans la perspective des procédés onusiens et de l’initiative francophone (franco-PREV) en matière de prévention de l’extrémisme violent, le Cameroun renforce tant bien que mal ses mécanismes sécuritaires et sociopolitiques de prévention de la violence extrémiste. En effet, lors du XVIe Somment de la Francophonie qui s’est tenue à Antananarivo (Madagascar) le 26 novembre 2016, les Etats et gouvernements membres ont adopté une « résolution sur la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent pouvant conduire au terrorisme ». Cette Résolution a conduit à la création du premier réseau francophone en la matière sous le nom de Franco-PREV, qui vise l’échange, la diffusion des connaissances, des expériences et de bonnes pratiques ainsi que le renforcement des capacités francophones en matière de PEV.

 

Les mécanismes sécuritaires de prévention de l’extrémisme violent : mise en exergue des comités de vigilance

 

La collaboration entre les forces de défense, de sécurité et les populations s’est développée en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain. A la genèse, les populations étaient méfiantes vis-à-vis de l’armée du fait de sa propension à la brutalité et aux violations systématiques du droit international humanitaire. De même que l’armée n’avait pas confiance en ces populations dont certains enfants avaient rejoint les rangs de Boko Haram.

 

Avec la multiplication des attaques, des actes de violences graves perpétrés sur les populations et la nature asymétrique du conflit imposée par Boko Haram à l’armée, jusqu’alors habituée à la guerre conventionnelle, la collaboration s’est imposée d’elle-même. Les populations avaient besoin de la protection de l’armée et l’armée avait besoin des renseignements que détiennent les populations. Les deux ont donc commencé à interagir. Cette interaction se fait par le truchement des Comités de Vigilance et des autorités traditionnelles. Leur mission consiste à fournir des renseignements aux forces de défense et de sécurité qui opèrent dans leurs villages.

 

Activés dans la région de l’Extrême-Nord, frontalière du Nigéria et régulièrement victime d’attaques armées et d’attentats-suicides perpétrés par les djihadiste Boko Haram depuis 2014, les comités de vigilance se distinguent par leur caractère double. Implémentés dans presque toutes les villes du Cameroun, les comités de vigilance anti-terroriste sont en même temps une émanation populaire et institutionnelle ayant pour but d’assurer un minimum de sécurité dans leurs localités. Ainsi, ces groupes d’auto-défense institués par la loi n° 68/LF/1 du 11 juin 1968 organisant la défense passive, sont classés au rang des forces auxiliaires et supplétives dans la conception camerounaise de la défense nationale. A cet effet, ils sont des forces de deuxième catégorie au même titre que les unités mobiles de police et la gendarmerie mobile. Ce sont également des « forces spécialisées surtout dans le

maintien de l’ordre public, elles agissent à la demande et au besoin sur réquisition des autorités habilitées ». Leur rôle va du simple renseignement à la participation des opérations militaires.

 

La CNPBM, un mécanisme sociopolitique de prévention de l’extrémisme violent

 

La création de la Commission National de Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme (CNPBM) est un dispositif essentiel mobilisé par le gouvernement pour instaurer une culture du dialogue et du vivre ensemble.

 

En effet, la CNPBM est organe consultatif créée par décret n°2017/013 du 23 janvier 2017 et chargée d’œuvrer pour la promotion du bilinguisme au Cameroun dans l’optique de maintenir la paix ; de consolider l’unité du pays et de renforcer la volonté et la pratique quotidienne du vivre ensemble. Elle intervient par la soumission des rapports et des avis au Président de la République et au Gouvernement, sur les questions se rapportant à la protection et à la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.

 

Aussi, elle assure le suivi de la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles faisant de l’anglais et du français deux langues officielles d’égale valeur. Elle mène toute étude ou investigation et propose toutes mesures de nature à renforcer le caractère bilingue et multiculturel du Cameroun. De même, la CNPBM élabore et soumet au Président de la République des projets de textes sur le bilinguisme, le multiculturalisme et le vivre ensemble. A ce jour, la CNPBM a élaboré et adopté son organigramme, son règlement intérieur, le plan d’action du mois de juin 2017 à décembre 2018 et décliné suivant les axes tels que : la promotion du bilinguisme ; la promotion du multiculturalisme et celle du vivre ensemble. Elle a également évalué la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles relatives à la pratique du bilinguisme entendu comme étant le Français et l’anglais dans les 37 Départements Ministériels du 1er au 3 novembre 2017.

 

En définitive, l’expérience camerounaise en matière de PEV, bien qu’inédite et en construction, est un outil à capitaliser face aux nouveaux enjeux de la radicalisation et de la violence extrémiste dans l’espace francophone. Au final, il revient aux Etats et gouvernements membres de la Francophonie de renforcer leurs relations bilatérales, multilatérales (autour du réseau franco-PREV) afin de favoriser entre eux, des échanges de bonnes pratiques tout en développant une approche commune sur la prévention de la radicalisation et de la violence extrémiste.

La diversité culturelle dans l’œil du Monde

Mélissa Serrano

Équipière de Francophonie sans frontières à Montréal

Le vendredi 26 octobre 2018, les quotidiens français et québécois Le Monde et le Devoir organisaient de concert la première édition du Monde Festival Montréal, alors que la version parisienne de cet événement en est désormais à sa cinquième édition.  Durant cette journée riche en rencontres et débats, des invités issus des deux côtés de l’Atlantique ont échangé sur des sujets et enjeux contemporains divers tel que le féminisme, l’intelligence artificielle, les réformes sociales, l’éducation, l’immigration, l’histoire, et bien d’autres. Ces regards croisés franco-québécois (et de manière plus large francophones) ont permis de questionner et d’approfondir de multiples idées et concepts à l’aune des différences et similitudes relatives aux parcours de chacun des intervenants. Au-delà des frontières, avec intelligence et ouverture, ces dialogues nourris de visions semblables et divergentes ont offert un espace de réflexion sur le monde d’aujourd’hui afin de mieux penser et envisager celui de demain.


 

 

Par le sujet abordé et les idées qui en découlent, une rencontre en particulier est venue résonner bien fort aux oreilles de Francophonie Sans frontières. Autour du thème « Faut-il continuer à promouvoir une exception culturelle francophone » se sont réunies  la directrice générale de Gaumont, Sidonie Dumas, la Sénatrice représentant les Français établis hors de France, Claudine Lepage, la présidente-directrice générale de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC, Louise Lantagne,  et finalement Christine St-Pierre, députée québécoise au niveau provinciale et ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie du Québec.

 

 

Le concept d’exception culturelle stipule que les biens et services culturels ne peuvent être soumis au même traitement que les autres biens dans les traités commerciaux, afin de limiter son libre-échange et de préserver et protéger la culture propre d’un État, mesure cruciale à l’ère de la mondialisation. Concept français embrassé par d’autres pays, notamment le Canada, sa pertinence en regard de la francophonie nous apparaît comme indubitable, vision partagée par les quatre invitées qui ont chacune relevé l’aspect primordiale de l’exception culturelle.  Cette notion de préservation et de protection d’une culture représente une préoccupation commune et majeure de la France, du Québec et de la francophonie tout entière, qui se doivent de faire entendre leurs voix au sein d’un monde dominé par la langue anglaise afin de contrer la pensée unique et de « permettre à des cultures diverses et variées de garder leur place, de s’exprimer ».

 

 

Comment donc s’assurer de la bonne mise en œuvre de cette notion et de son efficacité ?  Outre les clauses présentes dans les traités internationaux (notamment et heureusement dans le nouvel ALENA, l’AEUMC, qui maintient l’exemption culturelle canadienne), il faut des politiques nationales fortes, que les gouvernements continuent d’accompagner et donc de subventionner les artistes et projets à teneur culturelle. De plus, il est important de miser sur les médias, qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion et la création de contenu francophone. Pensons notamment au succès de la chaîne TV5MONDE, vitrine télévisuelle de la francophonie disponible dans 354 millions de foyers. Alors que la plate-forme numérique Netflix devient inévitable, pourquoi ne pas songer à créer un pendant dans la langue de Molière, afin d’augmenter la visibilité ainsi que la promotion d’œuvres québécoises, belges, sénégalaises, françaises, etc. ? Finalement, les intervenantes ont souligné l’apport non négligeable de l’éducation et de la pédagogie.

 

 

Il s’agit de pistes de réflexion importantes à étudier, d’idées à développer, afin que la francophonie puisse continuer d’exister et de grandir au cœur d’un monde empreint de diversité. Francophonie sans frontières se situe au centre de ces enjeux et questionnements avec ses projets de dialogue entre les sociétés civiles, individus et institutions, dans le but de contribuer au dynamisme et renouveau des relations entre peuple francophones. D’ailleurs, lors de la conférence inaugurale de notre cycle d'échanges et de rencontres franco-québécois Le Chêne et l’Érable en novembre 2017, nous recevions Louise Beaudoin, ancienne ministre et figure importante des travaux ayant mené à la Convention internationale sur la diversité culturelle de l’UNESCO.  La femme politique québécoise avait alors affirmé que la francophonie devait se réengager dans le monde et ne pas perdre de vue son cœur, soit «des cultures diverses avec la langue française en partage ». Gardons le cap, donc !

La francophonie, notre combat pour la diversité du monde

Clément Duhaime

Membre d'honneur de Francophonie sans frontières

La francophonie est pour moi, et pour beaucoup d’entre nous, un combat pour le rayonnement de notre langue et la diversité du monde.

À l’orée de ma retraite du service public, ayant eu le privilège d’être délégué général du Québec en France (2000-2005) et administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (2006-2015), j’aurai consacré près de 30 ans à contribuer à l’approfondissement des liens franco-québécois et au développement d’une francophonie concrète et utile. Dans une rare complicité avec le secrétaire général de la Francophonie, le président Abdou Diouf, j’aurai poursuivi cet engagement pendant 10 ans en tant que numéro 2 de l’OIF. J’aurai inscrit mes pas dans ceux d’illustres prédécesseurs (Jean-Marc Léger, Jean-Louis Roy…) qui ont apporté leur énergie et leur militantisme à cette organisation atypique du système international.

 


Sur la scène québécoise

 

Aujourd’hui, je constate que les Québécoises et les Québécois méconnaissent souvent ce que nous avons construit. En tant qu’ancien administrateur de l’OIF, j’ai longtemps hésité à sortir de ma réserve, choqué de lire et d’entendre ces dernières années tant de faussetés sur la francophonie. Nous avons laissé ces contre-vérités se répandre sans dire haut et fort l’importance, pour l’humanisation de la mondialisation, des grandes organisations linguistiques et culturelles comme la Francophonie.

 

Au Québec, malgré notre devise, il semblerait que nous ayons oublié ce que la francophonie nous a apporté en fait d’ouverture au monde et de solidarité. Et ce que nous avons apporté en retour en accueillant deux Sommets des chefs d’État et de gouvernement, les Jeux de la Francophonie, mais aussi le siège de l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, TV5, le premier Forum mondial de la langue française, l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone à l’Université Laval, l’Observatoire de la Francophonie économique à l’Université de Montréal, le Centre FrancoPaix de l’UQAM, le Centre de la francophonie des Amériques, et c’est sans compter le foisonnement de réseaux militants de la société civile.

 

Pour soutenir l’élan de notre langue, promouvoir la diversité des expressions culturelles, le développement durable, l’éducation et la formation professionnelle, la Francophonie a toujours été notre alliée, notre démultiplicatrice. Elle l’a été, par exemple, pour généraliser le modèle des Centres de lecture et d’animation culturelle, ces « bibliothèques de l’espoir » conçues par les Québécois Philippe Sauvageau et Lucie Alexandre. Ce fut une réussite internationale : plus de 300 de ces centres permettent à 5 millions de jeunes dans une vingtaine de pays d’avoir accès à la lecture, à la culture, au numérique et à l’éducation citoyenne.

 

Forum de solidarité

 

Il faut prendre conscience de l’importance de la Francophonie internationale comme forum de solidarité majeur quant aux défis climatiques, démocratiques, sécuritaires, migratoires. Ces défis concernent au premier chef la jeunesse, si nombreuse, si volontaire, mais hélas si entravée dans la plupart des pays francophones du Sud. Pour corriger ces inégalités, nous devons mettre l’expertise des Offices jeunesse internationaux du Québec dirigés avec dynamisme par Michel Robitaille au service de la jeunesse francophone. C’est le sens de la proposition d’un Office francophone de la jeunesse que Louise Beaudoin, Benjamin Boutin et moi-même appelons de nos vœux.

 

L’Afrique est le continent de tous les espoirs et de toutes les convoitises. Nous avons développé, avec cette région du monde, des relations de confiance et de respect. C’est sur cette base qu’il nous faut intensifier nos échanges avec ce continent, dans tous les domaines.

En éducation, santé, infrastructures, électrification, environnement, numérique, économie sociale, culture, les besoins sont immenses. Un Sommet Québec-Afrique ne manquerait pas de sujets d’intérêt ! De même qu’un Davos de la Francophonie, qui ferait la promotion d’une vision plus équilibrée des relations économiques internationales.

 

Les perspectives démographiques de l’Afrique francophone (700 millions de francophones en 2050) peuvent faire rêver, mais elles mettent en relief le défi urgent de l’éducation. Dans un contexte de diversité linguistique, l’enseignement des langues française et nationales constitue l’enjeu prioritaire de la francophonie africaine. Certes, la mobilisation d’enseignants, l’ouverture de l’Institut francophone pour l’éducation et la formation (IFEF) à Dakar et le programme École et langues nationales en Afrique (ELAN) vont dans le bon sens, mais ils sont sous-proportionnés par rapport aux besoins. L’éducation est la mère de toutes les batailles !

 

Les résultats du combat que nous avons remporté à l’UNESCO en 2005 pour la sauvegarde de la diversité culturelle dans la mondialisation sont mis en péril par le développement d’entreprises du numérique oligopolistiques et la montée des populismes destructeurs d’un certain ordre international.

 

Dialogue interculturel

 

Dans un monde où le « village planétaire » est en passe de se transformer en une planète de villages, plus encore de communautés balkanisées, la Francophonie doit se recentrer et être aux avant-postes du dialogue interculturel pour porter une vision du monde plus solidaire, plus équitable et plus démocratique. C’est pour cela que son véhicule institutionnel principal, l’OIF, a vocation à demeurer un acteur clé des relations internationales. Elle doit fédérer, rassembler, mobiliser les bâtisseurs d’un monde plus juste. Notre langue en partage est un outil fédérateur et facilitateur du vivre-ensemble.

 

Pour autant, l’OIF, cette jeune organisation qui aura 50 ans en 2020, doit avoir le souci permanent de servir ses États membres et leurs populations, mais aussi de s’adapter aux nouvelles réalités du monde. Rien n’est joué d’avance. Le travail, la passion et le dévouement de milliers de militants et de centaines de fonctionnaires internationaux qui font vivre les idéaux de la francophonie valent que nous, Québécois, continuions à nous y investir avec nos partenaires. L’ambitieuse politique pour le français d’Emmanuel Macron et les perspectives du Sommet d’Erevan (où la première stratégie pour l’égalité femme-homme, après 25 ans d’actions dans ce domaine, devrait être entérinée) doivent nous encourager à aller de l’avant.